Chapter Text
À 21 ans, Magdala se mariait.
Elle avait de la chance, on lui disait. La plupart des jeunes femmes, surtout les belles comme elle, sont déjà mariées à 18 ans. Quelques unes ont même déjà eu un enfant, quand la passion leur était montée à la tête.
Ça ne la consolait pas vraiment.
Pourtant, c'était un beau parti, Marc Harsax. Il était riche, d'un rang bien plus élevé qu'elle, beau, peu belliqueux, et assez intelligent que pour tenir une conversation intéressante, mais pas assez pour qu'il remarque tout ce qu'elle fait.
Vraiment, son seul défaut était qu'il vient de Thay.
Magdala pensait pouvoir passer outre ce petit fait, et la nuit même de leur mariage, Marc l'avait rassurée qu'elle n'avait pas à s'inquiéter qu'il soit un mage rouge, et que la grandeur de leur mariage n'était qu'un exemple de ce qu'elle aurait tout les jours. Pendant un moment, elle pu se laisser y croire.
La vie avec Marc était simple; la plupart du temps, il était plus occupé par la magie que pour être trop présent, et il lui apprenait avec plaisir tout ce qu'elle lui demandait. On ne pouvait pas parler d'amour, mais une forme d'affection qui ne naît que lorsqu'on est coincé ensemble pour plusieurs années s'était formée.
L'isolation aidait à cette affection.
Que sa famille et ses amis ne visitent pas était compréhensible; le petit manoir de ses parents paraissait bien loin des terres de son mari, et qui voudrait se rendre au royaume de Thay?
Mais ça ne devait pas être si dur d'envoyer des lettres.
Magdala avait finit par se dire qu'ils étaient trop intimidés, ou jaloux. Elle avait atteint un rang proche de la royauté, après tout. Marc lui-même avait perdu des amis quand son frère ainé est mort et qu'il est devenu l'héritier. Sa relation avec sa sœur ainée s'était tendue, elle aussi, même si Anna avait fini par passer à autre chose et les visitait régulièrement désormais.
Après quelque temps, la jeune femme trouva avec amertume une nouvelle explication : maintenant qu'ils l'avaient bien mariée, sa famille n'avait plus besoin de s'intéresser à elle.
Et puis un jour, elle réalisa la vraie explication, sous la forme de sa domestique Lunette qui lui tendait une lettre, lui demandant de l'excuser auprès de Monsieur son mari pour avoir oublié de la lui remettre, mais elle a demandé et il semblerait que la lettre soit adressée à Madame, donc elle s'est dit qu'elle allait lui donner directement après avoir réalisé son oubli.
Marc lui avait expliqué que puisque la plupart des domestiques étaient très occupés, c'était lui qui réceptionnait leur courrier pour le transmettre. Et, à voir le contenu de la lettre de sa meilleure amie qui expliquait que même si Magdala ne répondait jamais, elle voulait au moins lui annoncer la naissance de son fils, il avait décidé de ne jamais lui transmettre ce qu'elle recevait.
Suite à ça, elle s'était empressée de fouiller leur chambre pour essayer de trouver d'autres lettres, sans succès. Dans le silence, seul le crépitement moqueur du feu de cheminée qui brûlait tous les jours s'entendait.
Le premier à voir le triste spectacle d'une chambre retournée et Magdala en pleurs fut le garde de son mari, suivi de près par le mari en question.
Ainsi, après seulement trois ans de mariage, ils décidèrent de faire chambre à part
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Depuis l'incident des lettres, les choses avaient bien changé.
Sa supercherie démasquée, Marc avait lâché son attitude charmante des débuts.
Il s'absentait moins, et imposait de plus en plus de limites. Quand elle était arrivée et qu'on lui avait refait sa garde-robe pour des vêtements plus décents, Magdala n'avait rien dit. Différents pays, différentes coutumes; et, on lui avait bien apprit qu'il était normal que son mari ne veuille pas qu'elle s'exhibe. Cependant, les nouvelles tenues que lui offrait Marc couvrait autant de son corps que possible; et, lorsqu'elle refusait de mettre ces tenues étriquées à deux doigts de couvrir sa tête tellement le cou montait, ses tenues préférées se perdaient au cours d'une lessive.
De même, selon ses réactions et son respect envers toutes nouvelles règles instaurées par Marc (le couvre feu, le nombre de fête, les amis qui devaient être aussi les siens,...), ses tenues, bijoux, et parfois livres préférés apparaissaient ou disparaissaient. Le bâton et la carotte.
Et ça l'énervait, mais elle finissait toujours par obéir. C'était plus facile, plus avantageux, de ne pas résister. Après un mois ou deux, Marc passait à autre chose et oubliait ses dernières règles.
Le summum de cette attitude fut un an plus tard, lorsque Marc la convoqua avant un départ en voyage pour deux mois.
Il était assis sur son trône, et elle se tenait là où les servants et paysans devaient être pour faire une requête.
"Ma chère," Marc commença, ton mielleux. "Comme vous le savez, demain je serai parti pour deux longs mois."
"En effet, mon cher," et sa réponse sonne toute aussi fausse.
"J'ai peur que vous ne vous ennuyez loin de moi, et décidez d'aller découvrir d'autres horizons pour vous occupez."
"Je n'oserais."
"Bien sûr, bien sûr. Mais, pour être prudent, je vais vous laissez mon garde. Il sera à vos côtés tous les jours à toute heure, pour garder un oeil sur vous. J'imagine que vous comprenez?"
Magdala a un moment de faiblesse et ne répond pas immédiatement, trop surprise.
Elle ne l'avait jamais trompé, et n'y avait même pas pensé. Comment pouvait-il être aussi suspicieux, quand rien n'existait?!
Elle ravale sa colère sous le regard appuyé de Marc, fait une courbette.
"Bien sûr, mon seigneur. Tout pour apaiser votre esprit."
"Parfait. Vous pouvez y aller."
D'un mouvement de main, Marc envoie son garde vers Magdala. Lorsqu'elle part, la rage au cœur, ses traits se durcissent en voyant le garde la suivre.
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D'habitude, les voyages de Marc étaient un instant de répit, où elle était tranquille. Mais maintenant que la boîte de métal noir la suivait partout, surveillant ses moindres faits et gestes, elle n'avait même plus ça pour elle.
Si elle avait le malheur de rester hors de sa chambre après le couvre-feu, de s'éloigner un peu trop du périmètre du domaine, de passer un peu trop de temps à discuter avec un homme, le garde faisait un bruit en se rapprochant d'elle pour la rappeler à l'ordre. Et si elle n'écoutait pas l'avertissement, il lui bloquait le passage, et la poussait à faire demi-tour en s'avançant lentement vers elle, imposant.
Elle se demandait s'il avait l'interdiction de la blesser. Et, si c'était le cas, elle avait une faille pour se libérer, ne serait-ce qu'un peu.
Un soir, elle décida volontairement de rester dans les couloirs après le couvre-feu. Elle se baladait sans but, certes cherchant à pousser les limites, mais aussi appréciant le sentiment de calme venant du nombre restreint de personnes dans les couloirs. Si elle avait raison, elle pourrait même atteindre la promenade couverte, ses arches ouvrant sur une petite cour aménagée ; elle pourrait se délecter de l'air frais et la lumière de la lune, ne serait-ce qu'un moment.
Le garde la suit rapidement, et essaie de s'interposer comme d'habitude. Cependant, cette fois, Magdala ne se laisse pas faire, et tente de le contourner. Pendant une minute, le spectacle est presque risible, les deux faisant des pas sur le côté à gauche et à droite, constamment dans le chemin de l'autre.
Puis, la jeune femme fait une feinte, pousse un peu le garde pour le déstabiliser, et court.
Pour un instant, elle ressent une euphorie; c'est sans doute très immature, mais elle a un sentiment d'être en fuite du grand méchant, l'héroïne en train de s'échapper vers sa liberté.
Elle est stoppée brutalement par le garde saisissant son bras.
La joie retombe pendant qu'ils se font face, lui ne lâchant pas. Le casque n'exprime aucune émotion, et pourtant Magdala le sentirait presque perdu sur quoi faire. La colère lui monte quand elle tente de dégager son bras et qu'il continue de serrer fort.
"Lâchez moi."
Sa main relâche un peu de pression, mais reste ferme autour de son bras.
Elle lui jette un regard plein de haine en tentant de s'extirper de sa poigne. Son bras glisse un peu avant qu'il ne resserre à nouveau, cette fois tenant son poignet.
"Laissez moi tranquille. Je veux juste me promener."
Un bruit, comme un murmure, sort de l'armure.
"Pardon?"
Elle ne sait pas pourquoi elle fait ça, ce n'est pas comme si....
"... le couvre feu..." s'élance une voix rauque, basse, peu habituée à être utilisée.
C'est à elle d'être surprise.
Les gardes ont toujours été silencieux. Elle ignorait s'ils étaient muets, sans langue, ou des morts-vivants non doués de parole, mais normalement, ils ne parlaient pas. Ils devaient rester un élément du décor jusqu'à ce qu'ils se mettent en action, pour suivre leur maître ou combattre un ennemi. Qu'il lui adresse la parole semblait incongru.
"Je sais, pour le couvre-feu," elle répond, essayant de reprendre son aplomb.
Il la fixe.
"Laissez-moi me promener. Vous pouvez me suivre de loin."
"Il y a un couvre-feu."
Sa voix est déjà plus assurée, moins enrouée.
"Et donc?"
"Je dois garder un oeil sur vous."
"Et bien justement, tu dois garder un oeil sur moi, pas me retenir."
Magdala retient son souffle alors que le garde réfléchit.
Il relâche son bras.
Le bluff a fonctionné.
"Je reste derrière vous. Et pas pour longtemps."
Elle acquiesce. Une petite victoire reste une victoire.
Elle se dirige vers la promenade couverte; la fontaine asséchée au centre de la cour est resplendissante, la lumière de la lune donnant un air brillant aux plantes en train de réclamer la pierre gardée magiquement fraîche.
Il fut un temps où cette cour était un chef d'œuvre, des sorts lui permettant de montrer une nature luxuriante, une voûte étoilée, et de l'eau coulant à flot de la fontaine. Puis, l'homme qui créa ce bijou mouru, et son descendant délaissa l'espace. L'eau ne coula plus, les plantes moururent, et le ciel devint indiscernable de celui autour du château.
Le livre qu'elle avait trouvé sur le manoir prétendait que cette cour était un cadeau de mariage pour la femme de son créateur; vrai ou non, Magdala profita de l'histoire pour demander à Marc de restaurer la cour.
Il y a un an, il laissa la fontaine s'assécher.
Elle n'ose poser pied dans la cour, craignant qu'elle pousserait trop sa chance si elle le faisait. Alors, elle reposa simplement ses bras sur le muret d'une des arcades pour observer, laisser le calme et l'air frais apaiser le bouillonnement qu'elle abrite.
Ses yeux se ferment, et pendant un moment, tout est parfait.
Un hurlement lointain quelconque la ramène à sa misérable réalité. Elle se relève avec un soupir, et le bruit d'armure qui bouge la surprend. Elle se tourne vers le garde, qui semble finir de se redresser après s'être appuyé contre le mur.
Elle prétend ne pas avoir remarqué ce manque de professionnalisme, bien que lorsqu'ils retournent vers sa chambre, elle ne peut retenir un petit sourire. Il semblerait que le garde de son mari ne soit pas aussi stoïque que ce qu'on prétend.
