Chapter Text
Bienvenue à Elk River se lisait sur le panneau, et Sebastian gara sa voiture.
Il restait derrière son volant, regardant le panneau pendant que sa cigarette se consumait. Il n'y avait rien de remarquable sur celui-ci — seulement la forme peinte d'un élan, des bois encerclant le nom du village avec des pins et une rivière en fond. Il en avait une douzaine en tête de similaire. Aucun élan n'avait certainement été vu depuis longtemps dans le Sud, mais ça n'arrêtait pas ces villages tout au long de la côte Est d'en coller un sur chacune de leur frontière.
Pourtant, il l’observa pendant un long moment. Elk River n'était pas comme ces autres villages, et il se demandait si cela se montrait quelque part sur leur bannière. Il y aurait dû y avoir un signe gravé quelque part sur le panneau, un indice qui aurait pu pointer le fait que la population du village de 1,397 habitants en manquait en réalité onze. Il suivit chaque ligne et coup de pinceau avec son regard jusqu'à que tout se brouille, ne laissant de l'élan qu'une tache quasiment indiscernable, comme une créature mouvante.
Sebastian jeta ce qui lui restait de sa cigarette à travers la fenêtre et se frotta les yeux. "Putain," marmonna-t-il. "Qu'est-ce que je viens foutre ici ?" Il redémarra ensuite sa voiture et entra en ville.
Sebastian n'avait jamais été à Elk River. Quelques-uns des plus vieux détectives s’y étaient déjà déplacés, prêtant aux locaux terrifiés leur expérience de la grande ville. Le capitaine Remmington lui avait une fois dit qu'aller dans des villages ruraux était comme remonter dans le temps. Alors que Sebastian se trouvait dans la Main Street, il ne pouvait pas le nier, bien qu'il s'était attendu à pire. Les habitations avec leurs porches enveloppants étaient intactes, leurs résidents en chair et en os. Les granges, fraîchement peintes, se tenaient fièrement dans les champs. Il n'y avait aucune palissade pourrie qui encerclaient des fermes en morceaux, seulement de grandes barrières blanches et des magasins familiaux et chaleureux étaient présents.
Cela faisait bientôt deux semaines depuis Beacon, et pourtant Sebastian s'attendait encore à moitié que des morts-vivants sortent de derrière le petit centre commercial.
Ils lui avaient dit de prendre des congés. "Va te détendre, parce que tu trouveras jamais Oda dans cet état,” avaient-ils dit. "Laisse-nous nous en occuper," avaient-ils dit. Mais ils avaient lu le rapport de Sebastian. Joseph était soit mort soit pire que ça, et avec les flics qui étaient déjà sur Beacon, il n'avait aucune piste et aucune raison d'aller chercher. Personne au KCPD ne se dérangeait pour Sebastian ou son partenaire.
Alors Sebastian se rendit au seul endroit auquel il pouvait penser chercher. Ça lui prit un peu d'argent pour soutirer les informations des locaux. Le temps qu'il soit sur la route terreuse envahie de mauvaises herbes menant hors du village, la lumière qui passait à travers le feuillage des arbres était d'un orange profond, et il avait fini de fumer le reste de son paquet. Parmi les conifères et les fougères, il trouva un vieux portail en fer qui pendait sur ses gonds, des pierres sur chacun de ses côtés. Il le reconnut, et il s'arrêta encore, son regard le fixant un long moment avant d'enfin quitter le véhicule et de mettre un pas à l'extérieur. Puis il le vit.
Le Manoir Victoriano. Il s'était convaincu que cela n'était pas réel — juste une illusion de l'esprit de Ruvik qui l'avait poursuivi hors de l'asile, hantant ses nuits sans sommeil. Mais il se tenait devant lui, une forme noircie de sa splendeur originale mais toujours douloureusement reconnaissable. Sebastian embrassa du regard les terres ravagées, la fondation en pierre grinçante, les corniches en chêne carbonisés. Même des années plus tard, l'odeur du feu pesait encore lourdement dans l'air, à l'image d'un brouillard venant du cauchemar d'un fou. Mais c'était réel, aussi proche de Sebastian que n'importe quelle autre chose l'avait été, et c'était plus une pulsion que la logique qui le ramena à sa voiture garée sur le chemin.
"Il n'y a rien là-dedans," se dit Sebastian pendant qu'il sortait son fusil de chasse du coffre. Il le chargea de balles, tout en en glissant quatre de plus dans la poche de son manteau. "C'est juste une vieille maison vide." Il prit soin de vérifier que son revolver était bien chargé, avec quelques balles en plus dans son autre poche, et plaça son couteau de chasse à l'arrière de sa ceinture. "Avec sûrement aucun indice qui mériterait d'être cherché."
Et pourtant, alors qu'il pénétrait dans la résidence, il agrippait fermement son pistolet.
L'intérieur n'était qu'un cadavre de ce dont il se rappelait. Les grands escaliers incurvés qui léchaient le foyer étaient toujours debout, et la légère brise du soir sifflait à travers de gros trous où Sebastian savait qui devaient s'y trouver des fenêtres, mais tout le mobilier — les rideaux, les tableaux, les miroirs et autres objets — était réduit en cendres. L'histoire d'une famille s'effondrant à travers chaque inspiration que prenaient ses fondations. Sebastian sentit la perte de tout ça comme un lourd poids écrasant ses tripes. Il aurait dû être au-dessus de cette sympathie — il était au-dessus de la sympathie pour cette famille de reclus obsessifs qui avaient péri au sein et sans les murs de ce manoir — mais la ruine omniprésente lui fut tout de même douloureuse. C'était l'odeur, se disait-il alors qu'il poussait le corps d'un quelconque objet du comptoir Ouest de l'escalier. Celui-ci se désintégra en une bouffée noire en touchant le sol. L'odeur de trop de choses brûlées pouvait avoir la peau d'un homme, et il la connaissait déjà si bien. Ça le rendait sentimental lorsqu'il pensait au fait qu'il aurait dû lui-même y être insensible.
Une paire de portes se tenait devant lui, entrouvertes dans une invitation. Sebastian s'avança prudemment, respirant à peine, s'attendant à ce qu'il n'y ait derrière rien d'autre que l'Enfer. Avec son arme levée, il poussa la porte de son pied.
L'Enfer aurait très bien pu l'attendre de l'autre côté, mais ce n'étaient guère les horribles lacs de sang de Beacon. Il n'y avait aucun mannequin au regard inerte ou de pièges avec des cordes de piano. Seulement une chambre, lacérée par les flammes jusqu'à ne plus rien contenir, où un jeune homme s'était, il fut un temps, assis à la table que son père avait faite pour lui, jouant au docteur.
"C'est réel," murmura Sebastian. Il pouvait presque percevoir un fantôme se mouver à travers la pièce, rejouant d'anciennes terreurs. Quand il se rendit de nouveau au hall d'entrée du manoir, les vestiges de la salle à manger s'étalaient sur sa droite, un petit salon à sa gauche. "Ce qu'il avait montré était réel. Cet endroit a vraiment existé."
Ce que ça voulait vraiment dire, Sebastian n'en était pas sûr. Il n'était pas sûr que cela importait. Mais parmi toute cette folie et déception que Ruvik lui avait jetée cette après-midi à Beacon, il y avait aussi une part de vérité. La communauté d'Elk River aurait pu bien en cacher les faits, mais il était une fois, au sein d'un manoir d'une centaine d'années situé dans la banlieue d'un village reculé, un acte de cruauté avait créé un monstre.
"Essayais-tu de me montrer la vérité, Ruvik ?" demanda tout haut Sebastian. "De ce qui t'est réellement arrivé ?"
Il n’attendait pas de réponse, mais il entraperçut alors du coin de l'œil du mouvement, et un homme dit, "Oui, c'était le cas."
Sebastian se retourna, mais avant qu'il puisse déterminer d'où venait la voix, un son strident qu'il ne connaissait que trop bien attaqua ses tympans. Comme un pic de glace qui s'enfonçait dans son crâne, le son brisait chacune de ses pensées ou la concentration qu'il aurait éventuellement pu réussir à réunir, et il ne pouvait se réduire qu'à attraper sa tête, analysant les recoins sombres de la pièce avec des yeux larmoyants.
Cinq doigts imposants enserrèrent son poignet et le tirèrent violemment en arrière. Du métal grinça près de son oreille, suivi d'un grotesque bruit de succion de muscle humide. Il n'y avait pas de temps pour réagir ; le temps que Sebastian ait levé sa main, les tentacules étaient autour de son cou, le soulevant sur la pointe de pieds et lui bloquant sa respiration. Un bras épais s'accrocha sous son aisselle pour l'empêcher d'attraper son couteau de chasse placé à sa ceinture, et il était prisonnier contre le torse ondulant de la créature.
"Putain ." Sebastian tira sur les vrilles gluantes, mais elles étaient aussi inébranlables que la poignée de fer que subissait son poignet, et il devait se battre sans répit afin de pouvoir respirer. Il attendait que sa chair s'ouvre, que le coffre se referme sur sa tête broyée à l'intérieur, mais la bête s'arrêta. Son attention était constante mais elle n'essayait pas de casser son bras ou de le décapiter, elle s'arrêta juste, patiente et dans l'attente.
Tout autour d'eux, le manoir se métamorphosa. Les cendres noircies fondirent comme neige au soleil, donnant naissance à des moulures de bois polis, des bougies vacillantes, des tapis luxuriants et des lampes en cuivre. La propriété de longue existence des Victoriano prit tristement vie, complète avec son maître : un homme fait de cicatrices vêtu d'une robe blanche, apparaissant sous les yeux de Sebastian.
Sebastian arrêta de se débattre, mais son cœur battait rapidement et lourdement dans sa gorge douloureuse. "Ruvik."
Le coin de la lèvre de Ruvik tiqua d'un amusement amère. "Seb," salua-t-il. "Comme c'est gentil de ta part d'être venu."
Le regard de Sebastian se balançait de droite à gauche, s'attendant presque à une démone carbonisée ou un tas de morts-vivants barbelés dans les ailes du manoir, mais il n'y avait que lui, et Ruvik, et le monstre à la tête coffrée derrière lui. "Tu m'attendais."
"Je savais que tu me chercherais," dit Ruvik, s'approchant doucement. "Et que tu n'aurais qu'un seul endroit où chercher. Alors je suis venu ici, et je t’ai attendu." Il s'arrêta, et les tentacules autour de la gorge de Sebastian se détendirent juste assez pour qu'ils puissent se regarder dans les yeux. "Je savais que tu ne me décevrais pas."
Il grimaça face à l'étrange gémissement que subissaient ses oreilles. Il savait qu'il n'aurait certainement pas une réponse concrète, mais il demanda quand même. "Comment est-ce possible ? La dernière fois que je t'ai vu, tu n'étais qu'un cerveau au sol. Je t'ai tué ."
"Ai-je l'air mort selon toi ?" répliqua Ruvik. "Penses-tu vraiment y connaître quelque chose à propos de la mort ? Comment la mesurer, comment la combattre ?" Il agrippa le devant de la veste de Sebastian dans son poing. "Tu penses que la frontière entre la vie et la mort est si bien dessinée que je ne pourrais pas la traverser si je le souhaitais ?"
"Tu n'es pas réel," insista Sebastian, tirant brutalement sur la bête qui le retenait captif. "Les flics ont détruit le STEM – ton cerveau était au sol – tu ne peux pas être réel !"
Ruvik arracha le couteau de chasse de la ceinture de Sebastian. Un mouvement rapide de son poignet ouvrit la veste de Sebastian en deux, et il appuya fortement la lame contre ses côtes. Sebastian essaya de se débattre. Il empoigna la capuche de Ruvik, dans une vaine tentative d'attraper sa gorge, mais les ligatures visqueuses autour de son cou se resserrèrent. Il ne pouvait pas respirer, et la panique conduisit ses doigts qui picotaient à sa propre gorge, luttant pour libérer la pression qui bloquait sa trachée.
"Je pourrais enfoncer ce couteau dans ton cœur dès maintenant," dit Ruvik, sa voix toujours aussi étonnamment distincte malgré le fait que la pièce commençait à tourner autour d'eux. "Te laisser sentir chaque goutte de ton sang s'échapper de ton corps. Laisser ta peau devenir noire et pourrir." Il plongea la pointe de la lame dans la peau de Sebastian, jusqu'à ce que du sang se manifeste. "Mais ça n'importerait pas. Tu vois, j'ai déjà jeté ton esprit au fond de mon puits. Tu es autant une partie de moi que le sont les autres." Il laissa échapper un souffle silencieux. "Si ce n'est plus. Le fait que tu sois ici le prouve. Si je devais te recréer dans le monde à venir… tu ne serais même pas capable d’en dire la différence."
Sebastian réussit à enfoncer assez profondément ses doigts dans les tentacules pour prendre une grosse goulée d'air. Ça eut pour conséquence de faire apparaître des taches sur sa vision. "Tu es fou," haleta-t-il. "Et je vais te tuer, encore."
"Tu vas essayer," corrigea Ruvik, tapotant le couteau sur le menton de Sebastian. "Mais tu t'apercevras bien assez vite, Sebastian. La mort ne s'applique plus à moi dorénavant. Ou à toi." Il lécha ses lèvres d'impatience. "Laisse-moi te le prouver."
Il inclina le couteau, et les tentacules du Keeper s'écartèrent juste assez pour lui libérer l'accès au creux de la gorge de Sebastian. Désespéré, Sebastian se tordit dans tous les sens, essayant comme il put de lever ses genoux afin d'éloigner Ruvik. Avant qu'il puisse préparer une défense appropriée, Ruvik se recula. Il tourna sa tête sur le côté et ses yeux devinrent mornes.
"Tu n'es pas venu seul," dit-il froidement. "Qui as-tu ramené ?"
Sebastian se calma dans sa lutte, et heureusement, le Keeper en fit de même dans son dos. "Quoi ?"
"Tu as ramené quelqu'un avec toi. Était-ce…" L'expression de Ruvik se durcit. "Non. Non, tu as été négligeant. Mobius t'a suivi jusqu'ici. Ils sont là pour te tuer." Son regard se tourna vers Sebastian et se détourna encore. "Comme si j'allais les laisser faire."
Ses yeux se plissèrent à la vue d'une ombre qui rôdait dans la pièce. Sebastian ne savait pas ce qu'il avait prévu et ne s'en préoccupait pas — tout ce qui importait était que Ruvik était distrait. Il plongea vers le couteau, l'arrachant de la main de Ruvik, et mit ensuite toute sa force en le poignardant derrière lui, dans l'horrible visage de son ravisseur.
Le Keeper fit marche arrière, le sang épais se vomissant de manière écœurante sur la nuque de Sebastian. Un coup sec du couteau sectionna la plus imposante des tentacules et Sebastian fut libre. Ruvik fut anormalement lent à réagir, et Sebastian le prit rapidement par le col, l'arme blanche valsant vers son globe oculaire.
Tue-le , ses pensées étaient déchaînées. Tue-le, putain, tue-le !
Le bruit le frappa comme un marteau. Sebastian essaya de rester debout mais son corps s'écroula face au poids de la réalité qui hurlait tout autour de lui. Il s'agrippa à ses oreilles et il ne pouvait s'empêcher de crier, sa voix perdue dans l'Enfer strident résonnant à travers tout le manoir. Non, non, non, tu dois le tuer ! Ses genoux tremblèrent alors qu'il se stabilisait, prêt à retenter, mais il réalisa une chose : Ruvik était en train de crier, lui aussi.
Cela ne faisait aucun sens. Ruvik était plié devant lui, s'agrippant la tête de part et d'autre, ses dents grinçant. Il bascula et grogna comme s'il était lui-même dans cette même terrible symphonie que sa victime. Et puis, il n'était plus là. En un clignement, il s'évapora — de la même façon que son loyal serviteur, le manoir dans toute sa splendeur, et même le couteau dans la main de Sebastian, le firent. Sebastian reprit soudainement conscience comme s'il se réveillait d'un cauchemar et il se retrouva seul dans la coquille brûlée des Victoriano, la dernière lueur du soleil couchant se faufilant à travers les pierres.
"Fils de…" Sebastian tourna sur lui-même. Sa veste était intacte et sans tache de sang, et quand il touchait sa gorge il ne trouvait aucune blessure. Son couteau était toujours dans sa ceinture. Tout ce qu'il restait de cette rencontre était une brève sensation de chaleur contre son visage, comme peau contre peau. Il était à moitié convaincu qu'il avait absolument tout halluciné jusqu'à qu'il entende un léger son d'étouffement venant de l'étage.
Il y avait un corps — un jeune homme dans une position tordue étalé sur le bois calciné, tressautant et gargouillant. Ses yeux pâles étaient retournés dans leurs orbites et ses cheveux encore plus pâles étaient parsemés de cendres alors qu'il convulsait dans ce que Sebastian imaginait être une sorte de crise. Malgré ça, il prit son pistolet et l'amena au niveau de la forme familière et impuissante.
Ce n'est pas Leslie Withers. Il se souvenait de la faiblesse dans ses genoux quand il se tenait devant l'entrée de Beacon, contemplant une tête aux cheveux blancs disparaître parmi le flux des officiers de Krimson. Il se souvenait du bruit qui ouvrait son crâne en deux. Tu t'es gouré, et ce n'est pas Leslie — c'est lui. Tue-le. Il enveloppa la gâchette de son doigt. Tue-le pour de vrai cette fois.
Les tremblements du jeune homme s'arrêtèrent progressivement. Ses membres étaient toujours fermement coincés dans des angles inflexibles, ses yeux aveugles et grand ouverts, mais alors que de la bile coulait de ses lèvres entrouvertes, il s'était finalement immobilisé. Sebastian ne bougea pas, non plus. Il chancelait avec chaque percussion de son cœur jusqu'à qu'il se sente nauséeux, jusqu'à qu'il y ait presque une minute d'écoulée. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'il décida de baisser son arme.
"Leslie…?" Sebastian savait à quoi s'attendre, il le savait, mais pour une fois son optimisme prit le dessus. Gardant une main sur l'arme à feu, il s'agenouilla devant le corps déformé et prit son épaule, le tournant sur le côté pour qu'il ne puisse pas s'étouffer. Leslie ne réagit pas, mais son pouls était stable sous les doigts curieux de Sebastian. Faible, mais stable. Sebastian lâcha un souffle.
Ce n'est pas Leslie, se dit-il encore une fois. Leslie portait des jeans noirs et un hoodie surdimensionné par-dessus son t-shirt, si différent des vêtements d'hôpital dans lesquels Sebastian avait l'habitude de le voir. Et même s'il l'est, il est quelque chose d'autre maintenant. Mais alors que Sebastian le regardait lutter après chaque respiration, il ne pouvait pas se résoudre à lui mettre une balle. Il n'était pas venu dans cette maison pour ça ; il n'était pas Julie Kidman.
"Qu'est-ce que tu fais ici ?" murmura Sebastian, se rappuyant sur ses talons. Il passa sa main dans ses cheveux. "Putain. Qu'est-ce que je vais faire de toi ?" Il essayait de se rappeler s'il avait une paire de menottes dans son coffre quand il entendit la porte d'entrée du manoir grincer.
Sebastian se releva. Ses instincts de policier avaient toujours été très aiguisés, et après l'événement que fut Beacon il comprenait mieux que jamais l'importance de la paranoïa. Il se mouva rapidement mais silencieusement vers la porte d'entrée et jeta un coup d'œil à l'extérieur. Ruvik avait eu raison ; il y avait des hommes qui rampaient au sol, vêtus de vêtements de combat sombres et fusils en main.
Ils sont là pour lui. Sebastian se dépêcha de retourner vers le Leslie à terre. Ils savent ce qu'il est — ils doivent être ceux qui sont derrière tout ça. Il remonta le bras de Leslie autour de ses épaules et l'attrapa autour de la taille, le soulevant du sol. Peu importe à quel point il détestait aller dans l'ancien atelier de Ruvik, c'était la cachette la plus proche, et les tables retournées contre le mur du fond lui donnaient une petite alcôve pour cacher Leslie à l'intérieur. Tu ne peux pas les laisser l'avoir, pensait-il pendant qu'il recouvrait Leslie de son manteau. Ils ne savent pas de quoi il est capable. Et s'ils le savent, et décident de ne pas le tuer…
Sebastian sortit de la pièce et referma la porte derrière lui. Pendant ce temps, il pouvait entendre les hommes monter les escaliers menant à l'entrée, et leurs voix s'infiltrer à travers les fenêtres brisées.
"On s'approche maintenant," dit l'un d'entre eux. Il était trop tard pour trouver un abri idéal, Sebastian s'accroupit donc sous les escaliers Ouest. "Tenez-vous prêts."
Deux entrèrent en premier. Sebastian était bien conscient qu'il avait mieux à faire que de sortir sa tête pour jeter un coup d'œil, mais il pouvait entendre leurs bottes érafler les restes de la maison brûlée. Ils s'arrêtèrent dans l'entrée, analysant très sûrement l'intérieur, et le cœur de Sebastian battait à la chamade lorsqu'il réalisa une chose, Ils ne connaissent pas cette maison aussi bien que toi.
Parce que Sebastian se rappelait bien d'avoir couru de droite à gauche dans ces salles et couloirs, les fantômes et monstres sur ses talons. Il connaissait les pièces, les points de vue, où menaient les portes. Mémoriser ses virages et ses secrets lui avait sauvé la vie.
"Deux personnes prennent la porte Ouest," commanda probablement le chef à ses hommes. "Moi et Carson prendrons l'Est. Vous deux, le centre. On se regroupera ici pour les escaliers. Rappelez-vous : attaquez vers le bas. On le ramènera en vie si on peut, mais s'il résiste trop, tuez-le. On doit le neutraliser ici, quoiqu'il en coûte."
Les hommes grognèrent leurs approbations. Avant qu'ils puissent se séparer, Sebastian retourna en arrière. Tout en usant des escaliers pour ne pas qu'ils puissent le voir, il entra discrètement dans la salle à manger et appuya son dos contre le mur. À sa gauche se trouvait un trou où devait se trouver une fenêtre ; il aurait pu s'échapper, retourner à sa voiture ou à l'une des leurs, mais il n'y avait aucun intérêt à fuir. Pas s'ils trouvaient Ruvik.
Six, pensa Sebastian, couteau de chasse sorti. Tu as combattu pire, à Beacon. Deux d'entre eux s'approchaient ; il s'accroupit, se préparant. Au moins eux ne mordent pas.
Le premier homme se leva à l'entrée de la porte, il les guidait grâce au canon de son automatique. Il semblait savoir ce qu'il faisait, mais Sebastian resta à couvert, immobile. Il fit un pas à l'intérieur de la pièce. Sebastian attendit le moment où il put repérer sa cible: l'espace vulnérable de son armure sur son cou.
C'est de leur faute, se disait-il, un frisson soudain et impatient parcourut ses mains. C'est à cause d'eux que Joseph est mort.
Le crâne humain était beaucoup plus dur quand il n'était pas pourri de l'intérieur et à moitié ouvert par des barbelés. L'impact du couteau se répercuta à travers tout le bras de Sebastian et rendit son coude douloureux. Mais sa précision fut putain de bonne ; il attrapa l'homme juste en-dessous de l'oreille, le poignardant de derrière sa mâchoire jusqu’à atteindre la base de son cerveau. L'autre homme était juste derrière, et il faisait de grands gestes avec le canon de son fusil, mais il ne put pas réagir à temps pour sauver son camarade déjà au sol. Sebastian était déjà si proche de lui qu'il n'eût pas eu besoin de viser ; il colla la crosse du fusil à son épaule et appuya sur la détente.
La majorité des balles furent arrêtées par le gilet pare-balles, mais celles qui réussirent à l'esquiver arrachèrent sa gorge. Il était encore en train de tomber vers le plancher quand Sebastian récupéra son couteau et le bouscula.
Ne va pas dans la salle à manger. Le reste des hommes se retournèrent, mais ils s'attendaient à ce que Sebastian s'enfonce encore plus dans le manoir ; au lieu de ça, il retourna derrière les escaliers, tournant en rond dans leur confusion. Elle mène au cul-de-sac qu'est la cuisine, mais l'étage a plus de salles, plus de couloirs et plus de cachettes, tout y est connecté – tu peux les prendre à leur propre jeu là-haut. Il contourna le comptoir détruit, et grimpa sans préambule les escaliers, n'ayant pas le luxe d'analyser si ces derniers pouvaient encore supporter le poids d'une personne.
Trois d'entre eux étaient juste en-dessous de lui, ils s'étaient dépêchés d'enquêter sur la mort de leurs camarades. Seul le chef était en mesure d'apercevoir Sebastian, et ses cris étaient étouffés par la destruction des rampes d'escaliers, victimes de ses tirs. Par chance, l'inclinaison était mauvaise, et le bois plus solide qu'il n’y paraissait. Sebastian arriva à l'étage sans blessure et poussa la porte la plus proche à l'aide de son épaule.
Il arriva en trombe dans un couloir. La bibliothèque sur la gauche, se rappela-t-il, rengainant son couteau. Les chambres. Aucun meuble ne peut servir de cachette cette fois-ci. Il pénétra dans la chambre du fond et se colla contre le mur. La bibliothèque est directement connectée ici.
Les hommes étaient dans le couloir, mais ils étaient prudents. Personne ne parlait mais il y avait une certaine assurance dans leur lente avancée et Sebastian se doutait bien qu'ils utilisaient très sûrement des signaux. À n'importe quel moment l'un d'entre eux pourrait trouver le passage de la bibliothèque qui le mènerait directement à lui. Mais il attendit, respiration coupée et l'ouïe à l'affût, écoutant les sifflements de leurs respirations contre les masques de protection. Ils n'étaient que des hommes, après tout. Ils n'étaient pas plus intelligents que des monstres.
Sebastian détacha la gourde de sa ceinture. Il était tenté de la vider. Tu auras bien mérité un peu de whisky quand tout ça sera fini, pensait-il avec un détachement presque maniaque. Il fit passer la bouteille par la porte sur sa gauche, à l'intérieur de la pièce d'à côté.
Les hommes s'arrêtèrent, et n'y pensèrent pas grand-chose, Sebastian en profita. Il quitta sa planque et arriva dans le couloir, vidant son fusil sur l'homme le plus proche. Il entendit un cri mais n'attendit pas de confirmer la mort de l'homme — il tira trois balles de plus alors qu'il battait en retraite, obligeant les hommes à se couvrir, et courait jusqu'au bout du couloir.
Seulement deux balles restantes. Sebastian se jeta sur la prochaine porte et dans un autre couloir. Mais si tu fais le tour, peut-être en en mettant encore un hors d'état de nuire puis retourne au rez-de-chaussée, tu peux prendre les armes qu'ils ont lâchées et–
Sebastian regarda à sa gauche et s'arrêta net. Il y avait une porte dans le coin, fermement scellée et pas autant pourrie que le reste de la maison. Son estomac fit un tour, le souvenir du sol ondulant sous ses pieds, des portes s'ouvrant sur un métal dévastateur, en tête. Le crissement perçant des machines emplit ses sens et il attendit que le monde fasse un mouvement. Il savait que le piège était là-dedans.
Est-ce seulement réel ? De la sueur goutta sur le col de Sebastian, il contemplait, désespérément fasciné, la porte devant lui. Est-ce l'œuvre de Ruvik ? Qu'y a-t-il vraiment derrière cette porte ?
Des coups de feu frôlèrent Sebastian, le remettant en action. Le couloir était long mais il n'avait pas le choix que d'y courir. Le couloir connecté possédait plein de virages — il avait déjà appris à ses ennemis la prudence et ils ne courront désormais plus au détour d'un couloir. Il pouvait les avoir — il pouvait gagner.
Les couloirs étaient comme dans ses souvenirs, et il les parcourait avec aisance, bien qu'il s'arrêtait dès que le bois sous ses pieds craquait et menaçait de lâcher. Le temps qu'il arrive au bureau, il pouvait toujours entendre ses poursuivants dans les détours de couloirs, comme il s'y attendait. Tu peux te servir des munitions de rechange de ton manteau , pensait-il alors qu'il tournait la poignée de la porte du fond. Ou récupérer l'un des fusils. Ça pourrait même—
La porte s'ouvrit d'un coup, et Sebastian était assez proche qu'il se la prit en pleine course. Des années de décomposition allégèrent ce que le coup aurait dû être, mais des échardes arrivèrent tout de même à se planter dans les lèvres de Sebastian et son nez se gorgea de sang. L'odeur du cuivre et des cendres était écrasante. Désorienté, il recula, et alors qu'il essayait de lever son arme à feu, quelqu'un enfonça le talon d'un fusil droit sur son plexus solaire.
Il perdit la sensation de tous ses cheveux. Son diaphragme se contracta et avant qu'il ne puisse former une quelconque pensée, il était à terre, plié en deux. L'enculé a dû passer des années à perfectionner ce coup. Sebastian essaya de rester agrippé à son arme mais elle lui fut violemment retirée de sa main, et il ne pouvait même plus respirer ou voir devant lui pour pouvoir se débattre.
"Sebastian Castellanos," énonca la voix d'un homme au-dessus de lui. "C'est terminé. Tu dois—"
Sebastian n'avait pas tout à fait récupéré de la précédente attaque, mais il se jeta quand même en avant. Un fusil frôla son oreille de très près et il se sentit étourdi, mais il ne sentit pas de balles, alors il ne recula pas ; il mit toute sa force et son poids à l'œuvre de faire basculer l'homme. Ils tombèrent tous deux à terre dans un enchevêtrement de mains avares du fusil. Quand il réalisa que leurs déboirs ne faisaient qu'éloigner l'arme, Sebastian abandonna la tâche pour réunir ses mains autour du cou de l'homme. "Qu'est-ce que Mobius ?" vociféra-t-il, plaquant l'homme au sol, et mettant toute la force de ses épaules dans ses doigts qui l'étranglaient. "Pourquoi vous voulez me tuer ? Pourquoi vous avez pris mon partenaire !"
L'homme postillonnait et se tortillait dans tous les sens, mais il n'avait aucune chance face à Sebastian et à son physique. Ses yeux ressortaient de sous son masque. Et au lieu d'essayer d'enlever les mains de son cou, il se débattit soudainement, attrapant le revolver de l'étui sur l'épaule de Sebastian. Cela rendit Sebastian plus en colère qu'autre chose. Même lorsque l'homme appuya sur la détente, et que Sebastian sentit la chaleur du tir à travers le cuir, une furie justifiée guida sa main vers son couteau de chasse, et le couteau de chasse vers l'œil de l'homme.
Détruis le cerveau, pensait-il sauvagement alors qui donnait des petits coups au couteau jusqu'à la poignée, ou il pourrait se relever.
Le reste arrivait. Sebastian, entamant un sprint vers les escaliers, abandonna le couteau pour son revolver. Il n'en restait seulement trois, peut-être deux, si son fusil en avait touché un dans le couloir. Il pouvait encore gagner. Il dévala pratiquement les escaliers Est, son cœur ratant un battement à chaque marche qui menaçait de s'effondrer. Quand il toucha le sol du rez-de-chaussée, il entendit des cris au-dessus de lui, puis des coups de feu éraflant les rampes et autres mobiliers. Il attrapa le poteau de l'escalier avec sa main gauche et tournoya autour, essayant d'éviter leurs lignes de tirs, mais les balles étaient partout, elles traversaient le bois comme une stalactite dans la neige. Elles étaient partout , poignardant ses côtes, découpant son étui de revolver, arrachant la chair de son cou. L'agonie s'empara de l'entièreté du côté gauche de son corps, et encore plus lorsque son dos claqua contre le sol.
Oh, pensa Sebastian, brûlant de l'intérieur et à court de souffle. C'est réel après tout.
Tout devint sang: du sang s'écoulant de ses dents, du sang jaillissant de sa jambe, du sang embrassant sa main lorsqu'il toucha son cou. Même ses muscles semblaient liquéfiés pour tout le bien qu'ils faisaient dans ses membres, et il ne pouvait même plus soulever sa jambe et encore moins s'en servir pour se remettre debout. Tout ce qu'il pouvait faire était de trembler, sa main étouffant comme il le put la blessure sur sa gorge déjà remplie de cuivre, jusqu'à ce que les hommes arrivent à lui.
"Merde," dit l'un d'eux. "J'ai tiré sur sa putain de gorge."
"Il vient juste de tuer la moitié de notre équipe — je pense que ça compte comme de la résistance."
Une botte plaqua le poignet de Sebastian au sol. Ce n'était que lorsqu'il sentit la prise sur le revolver s'enfoncer dans son pouce qu'il se rappela qu'il avait encore une arme. "QG, ici Alpha," était en train de dire l'homme à qui appartenait ladite botte. "La cible est à terre. Il a tué trois de nos hommes, dont le commandant. Il ne nous a laissé aucun choix."
Sebastian ne pouvait à peine voir qu'une tache d'ombre au-dessus de lui, mais il plissa malgré tout les yeux, essayant de discerner quelque chose de ses meurtriers. Il restait trois hommes, deux avec des fusils pointés sur sa tête. Le troisième était à l'arrière, un bras tenu fermement contre son torse et du sang sur son uniforme. Trois étoiles rouges décoraient son torse.
Une radio crépita. "Est-il mort ?" dit la voix d'une femme.
"On y arrive. Il ne parlera pas, au moins."
"...C'est bien aussi. Ramenez le corps une fois que vous avez fini."
"Oui, M'dame."
La radio s'éteignit. Sebastian s'agita, mais il n'y avait aucune issue et il n'avait plus la force de se lever. Il attendait que sa vie défile devant ses yeux ou un truc du style, l'appréhendant, mais l'aboiement d'un pistolet vint trop tôt pour que cela soit son glas de mort. Un moment, l'homme qui était au-dessus de lui commença à appuyer sur la détente, l'autre son cerveau arrosa l'arrière de son casque fracassé.
Il s'effondra. Les autres hommes se retournèrent, et un autre fut éliminé tout aussi facilement, la vertèbre de son cou se brisant sous une balle. Le troisième homme souleva rapidement son fusil, pour quelqu'un de blessé. Sans attendre de voir si un troisième tir allait aussi le mettre à terre, Sebastian leva son revolver et tira. Il tira six balles sur le bâtard et eut de la chance que deux pénétrèrent sous son aisselle, passant à travers son gilet et se réfugiant dans ses poumons. Avec un ignoble gargouillis, il s’effondra au sol.
Sebastian laissa tomber son bras, et le revolver glissa hors de sa main. Ils étaient morts. Ça ne changeait pas le fait qu'il était mort aussi, mais il prit un plaisir morbide en pensant au fait qu'il avait entraîné quelques connards avec lui. Mais il entendit alors des pas s'approcher, et ses membres qui picotaient agressivement se pétrifièrent. Leslie se tenait au-dessus de lui, un vieux fusil de chasse dans les mains.
Ce n'est pas Leslie. Si Sebastian avait encore eu un infime espoir qu'une trace de la pauvre âme soit toujours dans son propre corps, cet espoir fut brisé à la vue du regard vide de Ruvik fixé sur lui. Même sans les cicatrices et le cerveau protubérant, il avait à peine l'air humain. Sebastian grogna ; s'il était chanceux, Ruvik penserait qu'il n'en vaudrait pas le temps et le tuerait rapidement. Et il semblerait que pour un instant c'était exactement ce qu'il allait faire, mais quelque chose sur le visage de Ruvik changea, et il balança le fusil par-dessus son épaule. Il s'accroupit à la gauche de Sebastian et tendit une main vers celle de Sebastian sur son cou.
"Laisse-moi voir," dit-il.
Sebastian eut un mouvement de recul, et quand Ruvik essaya de le toucher, il l'en empêcha avec sa main libre. Ruvik souffla du nez, irrité, bien que cela prit peu d'efforts pour repousser les faibles tentatives de résistance de Sebastian. "Si ta jugulaire est sectionnée, tu es déjà mort," dit fermement Ruvik. "Laisse-moi voir."
Sebastian frémit ; il savait que Ruvik n'était pas contre torturer un homme qui était déjà en train de mourir. Mais il enleva tout de même sa main, et il eut un haut-le-cœur à la sensation du sang frais s'échappant de la plaie. Ruvik se pencha au-dessus de lui, sifflant légèrement entre ses dents alors qu'il titillait la chair à l'air. "Hmm, tu es chanceux. Cinq points de suture feront l'affaire." Il replaça la main de Sebastian. "Maintiens bien une pression constante."
"Quoi…?" Quand Ruvik s'éloigna, Sebastian essaya de garder un œil sur lui, mais il ne put même pas lever la tête. Il entendit Ruvik déboucler sa ceinture. "Qu'est-ce que tu fais ?"
"Je te sauve la vie," dit Ruvik. Il glissa la ceinture autour de la cuisse de Sebastian et la boucla fort ; la douleur fit un va-et-vient violent à travers les nerfs sensibles de Sebastian et il laissa échapper un cri. Satisfait du garrot, Ruvik se déplaça à la droite de Sebastian. "Plie ton genoux droit."
Sebastian, qui essayait de ne pas réagir, grimaça, mais il dut s'aider de Ruvik pour plier sa jambe. "Tu," haleta-t-il, attrapant l'épaule de Ruvik. " Tu allais… me tuer."
"Ne sois pas stupide." Ruvik passa sa main devant son torse pour s'accrocher à son étui d'arme ; quand Ruvik s'y tint, l'étui ne céda pas malgré le fait qu'il ait été déchiré par les balles. "Roule vers moi," dicta-t-il, et une fois que Sebastian fut à moitié debout, Ruvik ramena son bras par-dessus ses épaules. "Pousse sur ta jambe droite — pousse, pousse contre moi. Lève-toi."
Sebastian serra sa mâchoire, tremblant sous la sueur de l'effort alors qu'il essayait de se relever. Il arrivait seulement à mi-chemin quand une vague de douleur et de nausée le fit vaciller, et Ruvik ne pouvant plus supporter son poids, ils cognèrent maladroitement le mur. Avec une insulte grognée, Ruvik enveloppa la taille de Sebastian à l'aide de son bras et tira jusqu'à qu'ils soient assez stables et droit pour pouvoir bouger.
"Je ne peux pas te porter," prévint Ruvik pendant qu'il traînait à moitié Sebastian vers la porte Est. "Si tu t'évanouis, je te laisse ici."
"Je t'emmerde." Sebastian testa sa jambe gauche, juste pour voir si elle pouvait supporter un quelconque poids, mais la douleur qui brûla l'entièreté du membre fut si intense qu'il faillit en tomber. " Putain," il grognait. Ruvik dut les caler contre le mur pendant un moment avant qu’ils puissent continuer. "Putain, qu'est-ce qu'ils me voulaient ?"
"Ce que Mobius veut toujours," marmonna Ruvik. "Tais-toi maintenant."
Il les guida à travers le parloir puis dans le prochain couloir. D'ici là, Sebastian haletait et se sentait étourdi, ses vêtements trempés de sang, et il n'était pas sûr qu'il avait fait le chemin jusqu'à la salle de musique sans être pleinement conscient. Il reprit d'un coup ses esprits lorsqu'il entendit le doux ronflement métallique du mécanisme d'un cadenas. Ruvik ouvrait la salle secrète cachée dans un coin. Sebastian eut un mouvement de recul, s'attendant à une salve de sang et de muscle, mais la porte s'ouvrit comme n'importe quelle autre porte, sur un couloir moutonné d'ombre.
"Quand ils s'apercevront que leurs hommes ne donnent plus de nouvelles, Mobius en enverra d'autres," dit Ruvik, tirant Sebastian jusqu'à la fin du couloir. Même s'il semblait que le passage n'ait pas été très touché par le feu, tout dans l'atelier non éclairé au bout du couloir était encore noirci. "Et ils n'arrêteront pas d'en envoyer tant qu'ils sont persuadés que tu es encore en vie. On va devoir être rapide."
Il guida Sebastian vers un tabouret et le poussa à s'étaler contre l'établi. Ce n'était pas tant soulageant mais Sebastian s'affaissa contre le bois pourrissant comme si celui-ci était un drap de soie. Sa force s'envola soudainement, et le froid s'infiltra dans ses doigts et ses orteils, essuyant la sensation du sang. Même quand Ruvik alluma une petite lampe au kérosène posée sur la table, sa vision était trop faible pour distinguer quelque chose de la pièce, et il n'essayait pas plus que ça. Il essaya de se concentrer sur chacune de ses respirations, chacun de ses battements, incertain s'il y avait un sens à continuer de se battre. Cela aurait été plus simple de laisser tomber, pensait-il, les bruissements que faisait Ruvik dans la pièce en bruit de fond. Il aurait dû laisser Ruvik aux enculés qui l'ont créé. Ils n'étaient plus son problème.
Mais Ruvik recommença à enlever sa main de son cou. Il la ramena, grognant à travers ses dents comme un chien blessé. Il ne pouvait pas laisser Ruvik gagner. Même si cela signifiait de mourir seul au sein du repère de l'ennemi, il ne pouvait pas supporter le fait de lui donner une infime partie de son obéissance. "Ne me touche pas."
Ruvik était assis sur une caisse près de lui, ses joues trompeusement colorées dû à la lumière de la lampe. Ça n'aidait pas réellement ses yeux. "Que penses-tu que je vais te faire ?" demanda-t-il.
"Tu allais…" Sebastian déglutit avec difficulté et grimaça. "Tu allais me tuer avant qu'ils ne se montrent."
"Tu penses que j'essaie de te tuer maintenant ?"
"N'est-ce pas le cas ?" Sebastian divergea son regard de Ruvik vers un étui ouvert sur la table, des scalpels scintillant d'un orange morbide parmi diverses aiguilles et fioles en verre. "Ce ne serait pas la première fois."
"Sebastian," dit Ruvik, la certitude dans sa voix ramena le regard de Sebastian sur lui. "Mobius te recherche, et tu es en train de te vider de ton sang. Si je voulais te tuer, tout ce que j'aurais à faire serait de partir."
Sebastian le scruta en retour, essayant d'apercevoir le mensonge dans le faux visage de Ruvik. Il n'y avait aucune raison de le croire et plein de raisons de tout simplement tout laisser tomber, mais chaque pulsion de son cou criait, Tu ne veux pas mourir ici. Pas ici, pas avec lui. Mâchoire comprimée, il mit sa main sur la table.
Ruvik se mit de suite à l'œuvre. Même avec la faible lumière, il bougeait avec une rapide précision, en main une boule de gaze mouillée pour nettoyer la blessure. Sebastian se prépara mentalement quand il vit Ruvik s'approcher, s'attendant à un traitement brutal, mais les mains de Ruvik étaient stables alors qu'il essuyait le sang et les traces de cendre. Il n'embêtait la blessure que lorsque cela s’avérait nécessaire avec chaque coup de poignet, vidant la bouteille d'eau sur ce qui restait. Sebastian restait immobile du mieux qu'il put, mais quand Ruvik ouvrit l'emballage à suture, il ne put empêcher un tremblement.
"Où as-tu…?" croissa-t-il, ses yeux écarquillés, avec Ruvik qui enfilait du fil sur une aiguille.
"Ce matériel n'a jamais été utilisé," dit Ruvik. "Il est aussi stérile qu'il puisse l'être, bien qu'on n'ait pas le luxe de s'en soucier." Il finit d'enfiler l'aiguille. "Maintenant, ne bouge pas." Il déplaça le menton de Sebastian dans une position adéquate. "Et ne parle pas."
Sebastian inspira lourdement. Ce n'était pas la première fois qu'il avait eu des points de suture, mais les situations pouvaient à peine se comparer, et ses mains tremblaient. Il tressaillit quand Ruvik referma la blessure de sa main et il ne put empêcher un fin grognement de douleur de s'échapper à la première piqûre de l'aiguille. La sensation du métal s'enfonçant dans sa peau fit retourner son estomac. "Putain…"
"Arrête de gémir," ordonna Ruvik. "Tu as déjà eu des points de suture avant."
"Comment peux-tu…" Sebastian ferma les yeux. "En étant anesthésié."
"La douleur est importante." Ruvik fit traverser le fil. "C'est la manière que ton corps utilise pour communiquer avec toi. La condamner serait comme étouffer un enfant qui hurle."
Sebastian grimaça. "Dieu… les choses qui sortent de ta bouche."
Ruvik serra la première suture. Pour Sebastian, c'était comme si sa gorge se faisait retourner de l'intérieur, et il avala un grosse goulée d'air, une main se solidifiant sur son genoux tandis que l'autre attrapa l'attelle la plus proche: l'épaule de Ruvik.
Ruvik grogna. Il passa l'aiguille à son autre main pour retirer la gêne de son épaule. Mais à la place de la laisser tomber, il la glissa vers le bas, la plaçant sur sa hanche. "Si tu dois agripper quelque chose, agrippe-toi là," dit-il. "Au moins ton bras ne me gênera pas."
Sebastian entrouvrit ses lèvres pour répondre, mais Ruvik se rapprocha encore plus ; le genoux de Ruvik frottant sa cuisse blessée lui arracha une autre exclamation tandis que tout le côté de son corps s’enflammait de douleur. Par réflexe, il serra du poing la taille du jean de Ruvik. “Putain,” siffla-t-il d’entre ses dents. “Va te faire foutre, fais gaffe.”
“J’ai besoin d’être proche pour voir,” dit Ruvik. “On n’a pas beaucoup de lumière, tu sais.” Mais il s’adapta tout de même, se tournant assez pour enlever la pression de la jambe de Sebastian, et il se pencha plutôt sur le creux de son coude. Il réajusta le menton de Sebastian. “Maintenant, arrête de parler. ”
Il reprit sa tâche, et Sebastian fit de son mieux pour ne pas causer d’autres interruptions. Cela semblait prendre des heures — Ruvik le transperçant, encore et encore, le fil resserré, puis attaché. Le monde devint un affreux méli-mélo de souffrance d’aiguille ; les battements du cœur de Sebastian résonnant dans ses oreilles ; le doux vacillement de la lumière rouge traversant ses paupières fermées ; l’agitation du souffle de Ruvik contre sa mâchoire. Le monstre commandait son nouveau corps avec une autorité confiante, n’hésitant jamais et ne ratant jamais un geste, même lorsque Sebastian se figeait et frémissait contre lui. Un point de suture après l’autre, silencieux et constant, jusqu’à la finalisation du dernier nœud.
Avec son pouce, Ruvik étala une noisette d’une crème à la forte odeur sur la blessure maintenant fermée. “Cinq points de suture,” dit-il en ouvrant un bandage neuf. “Comme prévu.”
Sebastian lâcha un long soupir, ses épaules affaissées. Ruvik dut le rappeler à l’ordre pour placer le bandage, fixé grâce à un bout de scotch. Puis il enroula le cou de Sebastian avec une gaze. “Le pire est encore à venir,” prévint-il alors qu’il se levait. Il retira la main de Sebastian de son jean. “Es-tu prêt pour la jambe ?”
Sebastian étira prudemment son dos contre la table. “Est-ce que j’ai le choix ?” grommela-t-il.
Ruvik repositionna son caisson. Délicatement, il étira la jambe de Sebastian, avec plus de précaution que Sebastian ne l’aurait cru capable, mais aussitôt qu’il fut assis il envoya sa propre jambe par-dessus le tibia de Sebastian et plia ensuite son genoux, bloquant ainsi la jambe blessée. Sebastian gémit et essaya de ne pas se débattre.
“Dieu que ça fait mal,” souffla-t-il.
Ruvik déchira le pantalon autour de la blessure. “Pas de blessure de sortie,” murmura-t-il. “La balle est toujours à l’intérieur.” Il pressa ses deux mains à plat sur les cuisses tremblantes de Sebastian et étendit les doigts. “Prends une profonde respiration,” dit-il. “Et supporte-le.”
Sebastian le fit. Il s’attendait à souffrir, mais il fut presque incapable de comprendre ce qui s’en suivit. Un chatouillement parcourut le long de son corps instable, comme un faible courant électrique, contractant ses muscles déjà surmenés. Il siffla, empoignant les bords de l’établi, mais ce qui l'effrayait au-delà de la raison fut la sensation présente dans son pied: ses orteils se tortillaient. Sans qu’il puisse y faire quelque chose, ses orteils s’enroulaient et se dépliaient, et son cœur se mit à tambouriner rapidement contre ses côtes quand il se rendit compte que son corps ne lui appartenait plus.
“Qu’est-ce que tu fais ?” demanda-t-il. Quand il essaya d’arrêter Ruvik, il réalisa rapidement qu’il ne pouvait pas ; son bras ne l’obéissant tout simplement pas. La panique l’embrasa. “Qu’est-ce que tu fous—”
“Silence,” mordit Ruvik, et la mâchoire de Sebastian se referma d’un coup. “J’essaye d’écouter.”
Sebastian gémit derrière ses dents scellées. Non, non, non, il ne peut plus faire ça, pensait-il de manière frénétique. Il ferma ses yeux et essaya de ne pas penser aux furoncles déchirant sa peau. Il ne peut pas te faire ça — c’est ton putain de corps !
D’un coup sec, le sentiment se dissipa. Sebastian tressauta alors qu’il regagnait le contrôle de ses membres, faibles comme ils étaient. Son souffle sortait rapidement alors qu’il lança un regard noir à son bienfaiteur. “Qu’est-ce que tu m’as fait, putain ?”
“Je demandais à ta jambe où était située la balle,” dit calmement Ruvik. Il déchira un peu plus du pantalon de Sebastian et il nettoya la blessure et ses alentours du mieux qu’il put. “Le muscle a subi quelques dégâts. Même avec une opération chirurgicale, tu boitilleras le reste de ta vie.”
Il se pencha en avant, prenant en main un scalpel et une pince de sa valisette. La vue de la lame scintillante retourna l’estomac de Sebastian. “Tu n’as pas juste survécu au STEM,” dit Sebastian d’une voix tremblante. “Tu n’as pas juste pris le corps de Leslie. Tu as ramené quelque chose d’autre de là-bas avec toi — tu es un monstre.”
“Ne sois pas dramatique.” Ruvik palpa le long de l’extérieur de la cuisse de Sebastian puis il s’arrêta, tapotant avec ses deux doigts là où il s’était immobilisé. “C’est là.” Il resserra sa jambe autour de celle de Sebastian. “Prépare-toi. Ça ne sera pas long.”
Sebastian prit une autre goulée d’air et la retint quand Ruvik commença à inciser sa peau. Le scalpel était si aiguisé qu’il ne le sentit presque pas au début — ce fut la pince se glissant dans la blessure qui fit goutter son sourcil de sueur. Mais fidèle à ses paroles, Ruvik était rapide. Il maniait ses instruments avec une précision ferme et en quelques secondes, la balle toucha le sol.
“Je ne peux pas faire grand-chose de plus sans t’ouvrir,” énonça Ruvik pendant qu’il ré-enfilait l’aiguille et commençait à recoudre l’incision qu’il avait faite. “Mais je doute que tu me laisses faire ça ici, même si on en avait le temps.”
“Sans blague.” dit Sebastian, épuisé. La douleur devint enfin omniprésente, et il devait se débattre pour garder les yeux ouverts alors qu’il regardait Ruvik travailler. C’était irréel ; Ruvik était si calme, si concentré, avec pratiquement aucune trace d’émotion dans ses yeux baissés. “Je n’aurais jamais pensé que tu savais faire une chose pareille,” murmura Sebastian. “Je pensais que tout ce qui t’importait était de décortiquer des gens.”
“Le corps humain est une chose incroyable,” dit Ruvik alors qu’il se mouvait près de la blessure. “Je me suis enseigné tout ce que je pouvais sur la manière de garder quelqu’un en vie. Les corps en vie font de meilleurs sujets que ceux morts.”
“Mon Dieu…” grimaça Sebastian avec dégoût. “J’aurais dû te tuer. J’aurais dû…” Il chancela sur son tabouret et dut s’agripper à l’établi pour ne pas tomber. “Te tuer…”
Ruvik termina ses points de suture et rechercha des bandages dans son sac. “Reste éveillé, Sebastian,” prévint-il alors qu’il enroulait rigoureusement deux des blessures. “Maintenant que je t’ai recousu, je ne peux pas laisser Mobius trouver ton corps, sinon ils sauront que j’étais ici.”
Sebastian mordit sa lèvre, mais ça ne l’aidait pas à se reconcentrer. L’air ambiant était trop lourd ; ça le pesait cruellement, il lui était difficile de soulever ses poumons. Il se força à regarder Ruvik finir son travail, et puis, avec appréhension, Ruvik préparer une seringue. “Qu’est-ce que…?”
“Céfazoline,” dit Ruvik. “Pour empêcher l’infection.” Il déplia le bras de Sebastian et lui administra la drogue ; Sebastian ne sentit pas l’aiguille, et il ne savait pas si cela était une démonstration des compétences de Ruvik, ou une démonstration d’à quel point ce qu’il restait de lui était complètement en morceaux.
“C’est tout ce que je peux faire, pour l’instant.” Ruvik rangea tout ce qu’il avait sorti dans sa mallette. À la suite des bruissements venant du rangement, il plaça une bouteille en plastique dans la main de Sebastian et l’ouvrit. “Bois-la,” dit-il, la guidant vers la bouche de Sebastian. “Lentement.”
Sebastian grognait et essayait de s’éloigner. “Qu’est-ce que—”
“C’est du jus d’orange,” dit Ruvik, impatient. “Arrête d’être aussi difficile — je viens juste de te sauver deux fois la vie.”
“C’est l’habitude,” grommela Sebastian, mais il le but. Le goût fort de l’orange qui frappa sa langue l’aida quelque peu, mais quand il essaya d’en avaler, Ruvik fit redescendre la bouteille de ses lèvres.
“Compte jusqu’à dix,” dicta Ruvik, “à voix haute, puis prends une autre gorgée. Et continue jusqu’à que je revienne.” Il souleva la lanterne du bureau et attrapa un sac en toile du sol.
Sebastian essaya de se relever. “Où est-ce que tu vas ?”
“Continue de boire, et ne bouge pas,” insista Ruvik. “Je reviens.”
“Attends, qu’est-ce que tu—” Mais avant que Sebastian puisse finir sa phrase, Ruvik était parti, la lumière avec lui, laissant une obscurité impénétrable dans son sillage.
Sebastian tremblotait, ses yeux grand ouverts pour qu’ils puissent s’ajuster au noir, mais il n’y avait aucune source de lumière pour en distinguer des formes ; même pas une simple fissure au mur. “Un,” murmura-t-il. “Deux, trois… je l’emmerde.” Il prit une autre gorgée, s’étouffant un peu au goût de sang qui vint avec le jus, mais il l’avala tout de même. Après quelques secondes, il but une nouvelle fois.
La maison était silencieuse. Les blocs de ciment dont étaient faits les murs empêchaient les sons extérieurs de pénétrer dans la pièce, même le vent à travers les briques. Il ne pouvait même pas apercevoir sa propre main devant son visage. Alors que les minutes s'écoulaient, la panique commençait à lui paraître comme une solution viable ; peut-être que Ruvik ne reviendrait pas. Il le devait — il avait laissé ses affaires, son animal de compagnie à torturer, cela n'aurait pas de sens qu'il ne revienne pas — mais Sebastian ne pouvait s'empêcher de penser à ce qui arriverait s'il ne revenait plus. Peut-être que "Mobius" le trouverait, peu importe qui ils étaient, et finirait par l'abattre. Peut-être que s'il parlait un peu, quelqu'un répondrait. Peut-être que sa jambe finira par pourrir et qu'il mourra seul dans cette pièce sans lumière, tout étant déjà si sombre et froid qu'il ne pouvait guère trouver la différence.
Mais et s'il revenait ? Sebastian continuait de prendre quelques petites gorgées de son jus d'orange pendant qu'il tendait le bras vers l'atelier, cherchant la valise de soin de Ruvik. Il l'ouvrit et glissa ses doigts sur chaque instrument. Tu pourrais enfoncer un de ces scalpels dans sa gorge. Est-ce que ça n'en vaudrait pas toute cette douleur ? Ses doigts étaient à moitié engourdis mais il prit le scalpel en main et le garda proche de lui. Même si tu arrives à sortir de ce putain de manoir, ces bâtards te trouveront peu importe l’endroit où tu iras. Tu penses vraiment pouvoir te comporter en héros et tous les éliminer par toi-même ? Si tu leur prives au moins Ruvik…
Ses mains tremblèrent. Il avala le reste de sa boisson et laissa la bouteille tomber au sol, continuant à se convaincre. Il le méritait, après toutes les personnes qu’il a blessées, qu’il a tuées. Il continuera à le faire, s’il s’en sort maintenant. Et toutes ces morts seront de ta faute. Sebastian prit le scalpel dans sa main droite et le pressa contre l’établi, essayant de donner l’impression qu’il avait besoin de l’appui — ce qui était le cas de toute façon. Ruvik ne sera pas capable de le voir avant qu’il ne soit à sa portée. Tue-le. Sa mort vaut bien plus que ta vie maintenant. Tue juste ce bâtard, qu’on en finisse.
Sebastian rumina sa résignation amère pendant ce qu’il lui semblait être une éternité. D’ici qu’il entende Ruvik retourner dans le hall, il était à moitié inconscient et s’en voulait de ne pas avoir pris au sérieux le conseil du jus. Mais les pas le réveillèrent. La lumière de la lampe, morne comme elle était, qui s’approchait de plus en plus picotait les yeux de Sebastian. Il prit une longue goulée d’air, se préparant. Tue-le. Il amena sa main vide à son genoux alors qu’il se penchait en avant. Tue-le.
Ruvik posa son sac au sol ; celui-ci fit un bruit plus lourd que Sebastian s’en souvenait. Puis il leva les yeux. Il n’y avait aucune chance qu’il ait pu voir la lame au vu de leurs positions, mais il scruta calmement Sebastian et dit, “Si tu comptes utiliser ça, ne vise pas la gorge.”
Sebastian se crispa. “Quoi ?”
“Le scalpel.” Ruvik fit un pas vers lui, se mettant délibérément à sa portée. Il plaça la lanterne sur l’établi. “Tu devrais l’enfoncer dans mon globe oculaire,” dit-il, se penchant sur Sebastian. “Aussi profondément que possible. Parce que si tu laisses un instant mon cerveau intact, tu souhaiteras ne jamais avoir quitté Beacon.”
Sebastian essaya de rester inflexible. Ses doigts s’enroulèrent autour du métal et il regarda Ruvik droit dans les yeux, évaluant la distance qu’il devait parcourir. Il pouvait le faire, s’il était rapide. Ça en valait la peine. Puis il pensa à Beacon. Pendant les deux longues semaines après sa sortie du maudit asile, il avait sué durant ces nuits, le fait que rien de ce qu’il pourrait lui arriver à partir de maintenant n’arriverait à la cheville des événements horribles de Beacon étant son seul réconfort. Plus il fixait les yeux imperturbables de Ruvik, plus il doutait. Son cœur battait la chamade et son estomac menaçait de remonter.
Si n’importe qui d’autre lui avait dit qu’un futur pire que ce qu’il avait déjà vécu l’attendait, il lui aurait ri au nez ; mais Ruvik lui-même se tenait devant lui, ses yeux froids présents sur ce visage étonnamment jeune, et Sebastian le crut. De son cou palpitant jusqu’à ses orteils infidèles, il le croyait, et quand Ruvik tendit sa main, il rendit le scalpel.
“Qu’est-ce que tu es ?” murmura Sebastian. “Qu’est-ce que tu es réellement ?”
Ruvik leva sa main libre, et Sebastian eut un mouvement de recul mais essaya de ne pas se débattre quand cinq doigts sanguinolents prirent son menton. “Tu as beaucoup de questions pour moi,” dit Ruvik. “Et je compte y répondre. J’ai, après tout, également quelques questions pour toi. Mais aucun de nous n'aura ses réponses à partir de nos cadavres.” Il baissa sa voix. “Veux-tu mourir ici, Sebastian ?”
La réponse à cette question foudroya les os de Sebastian avec une force qu’il ne s’imaginait pas encore posséder. “Non.”
“Bien.” Ruvik s’éloigna. “Retire le garrot. Tu auras besoin de ta jambe.”
Sebastian fit ce qui lui était demandé pendant que Ruvik rangeait son scalpel. Dès la ceinture desserrée, du sang frais afflua dans la jambe douloureuse de Sebastian, accompagné d’une sensation de poignards sous la peau. Il siffla et trembla, remettant sa ceinture autour de sa taille. “Je ne sais pas si je pourrai marcher,” admit-il.
“Alors tu courras,” dit Ruvik. Il plaça sa mallette dans son sac en toile puis se retourna, rengainant le couteau de chasse de Sebastian sur sa ceinture et son revolver dans son étui. “Ils sont déjà là. Je sais où est-ce qu’on pourrait aller, mais ce n’est pas à côté, et on doit garder une longueur d’avance sur eux.” Il glissa le sac en toile sur ses épaules, et ce fut à ce moment-là que Sebastian remarqua son fusil, accompagné de celui de Ruvik, qui pointait le bout de son nez hors du sac. “Et je te le répète: je ne peux pas te porter.”
Sebastian essaya de plier sa jambe blessée, sans grand succès ; ses muscles convulsaient comme s’ils se préparaient à abandonner son fémur entier. Ce fut l’obstination pure qui donna assez de force à ses coudes et ses genoux pour se relever de son tabouret. Il bascula de suite après et dut se rattraper sur le mur. Mais malgré l’agonie, et la sueur froide qui le trempait, et le sang qui gémissait de ses veines, il resta debout. “Je vais me débrouiller,” dit-il.
Ruvik éteignit la lanterne et se rapprocha, attrapant la ceinture de Sebastian. Prenant ça comme une invitation, Sebastian attrapa en retour l’épaule de Ruvik. Avec son soutien et l’aide du mur du couloir, il réussit, grimaçant, à clopiner hors de la salle de musique.
Ruvik les guida vers un trou qui servait autrefois de fenêtre, sur le mur nord. Ruvik la traversa en premier, les mauvaises herbes du jardin écrasées par ses chaussures. Alors que Sebastian était assis sur le rebord, se préparant à balancer ses jambes par-dessus, il entendit la porte d’entrée du manoir s’ouvrir dans un fracas.
“ Merde .” Sebastian dut empoigner son pantalon déchiré afin de faire passer son membre mutilé à travers le trou. Il s’attendait à un atterrissage douloureux, mais Ruvik le retint par la ceinture avant qu’il ne puisse traverser, facilitant le passage. Du pragmatisme plus que de la sympathie, assumait-il.
C’était quand ils traversaient les jardins arrières de la maison qu’ils furent interrompus par une explosion sourde venant de l’intérieur, suivie par le fracas de marche d’hommes et de bois. Sebastian essaya de regarder en arrière, mais Ruvik les pressa.
“Juste quelque chose que je leur ai laissé," dit Ruvik. “Allez — avant qu’ils ne trouvent ta traînée de sang.”
Sebastian garda sa mâchoire fermement scellée, arrivant au portail arrière de la propriété. Chaque pas qu’il faisait était une torture, et le temps que Ruvik le traîne dans les bois, il tremblait tellement qu’il n’arrivait pas à croire qu’il était encore debout. Il mit tout ce qu’il put dans son élan vers l’avant, dans l’épaule de Ruvik sous ses doigts blanchâtres, dans le bras de Ruvik, serpentant autour de sa taille quand la poigne sur sa ceinture n’était plus assez. Un pas après l’autre, au-dessus de racines noueuses et au-delà de cèdres pourrissants, jusqu’à qu’il ne sente pratiquement plus son corps et que Ruvik halète de fatigue à ses côtés. Enfin, ils pénétrèrent au sein du champ.
Un champ de tournesols morts.
Sebastian s’arrêta de marcher. Il le devait ; il était figé sur place comme la fois où il découvrit un hachoir à viande rouillé derrière les portes des escaliers du manoir. Ce n’était pas la même vue que celle du cauchemar de Ruvik — le champ était inondé de mauvaises herbes, chaque fleur s’affaissait sur sa tige à l’image d’un pendu, la vue si différente de l’océan infini de fleurs dont se rappelait Sebastian. Mais c’était réel, aussi réel que les fondations noircies en son centre, et Sebastian ne pouvait qu’être bouche bée.
Le bras de Ruvik se tendit autour de sa taille. Lui aussi fut immobile pendant un long moment avant d’initier le premier pas. “Nous sommes presque arrivés,” dit-il d’une voix rauque. “ Mais on doit se dépêcher — ils sont sortis de la maison.”
Sebastian ne s’embêta pas à lui demander comment il le savait ; il était beaucoup plus préoccupé par l’épave qui s’approchait, et qui était autrefois une grange. Elle sentait la fumée et la cendre autant que le manoir, malgré le fait que le bâtiment ne ressemblait plus à grand-chose. Seulement quelques amas d’une poignée de pierres de fondation pouvaient encore être discernés. Il ne voulait en aucun cas s’en approcher de près ou de loin, mais ses jambes tremblantes l’amenèrent là-bas de toute façon. Pas après pas, traversant le champ abandonné, jusqu’à qu’ils atteignent leur méprisable refuge.
Ruvik posa Sebastian au sol, suivi de son sac en toile, et il commença à triturer la terre. Il faisait déjà nuit noire, le clair de lune mettant en valeur sa sueur alors qu’il devenait plus agité dans sa recherche. Il déterra finalement une vieille poignée en métal, et quand il la tira, une porte en bois s’ouvrit vers le haut là où avait pour habitude de se tenir le mur Sud de la grange. Elle révéla un escalier de parpaings qui s’enfonçait dans le sol.
Sebastian le fixa, craintif, mais quand Ruvik le tira vers les marches, il ne se débattit pas. Ils descendirent ensemble dans la zone étroite. Le sol du sous-sol était en terre compact, froid et merveilleusement solide sous le dos épuisé de Sebastian, et il s’écroula à terre dans un sanglot involontaire. Il ne lui restait plus rien. Dès qu’il s’allongea au sol, son corps ne lui répondit plus, et il ne pouvait que haleter faiblement après chacune de ses inspirations, son regard perdu dans le noir.
“S’ils trouvent cette porte,” sa respiration sifflait, “on est morts.”
“Ils ne trouveront pas la porte,” dit Ruvik. Il jeta son sac dans un coin et se pencha sur Sebastian. “Reste ici et ne fais pas de bruit, pas que je m’attende à ce que tu puisses faire grand-chose de toute façon.”
“Quoi ? Attends.” Les bras de Sebastian étaient aussi faibles que le reste de son corps, mais il tendit tout de même la main. “Où tu vas ?”
“Je reviens. Juste—”
Sebastian trouva le hoodie de Ruvik et s’y accrocha. “Ruvik.” Il serra le poing jusqu’à qu’il ressente un élancement, l’autre homme tiré vers lui. “Ne me laisse pas pourrir dans ce trou”’ dit-il, “ou je jure devant Dieu que je te hanterai jusqu’à la fin de ta putain de misérable vie.”
Ruvik serra la main de Sebastian. "Ça a toujours été le plan de toute manière,” répondit-il, décrochant les doigts de sa veste. “Maintenant repose-toi, Sebastian. Si tu survis la nuit, on aura beaucoup de choses à discuter.”
Il s’éloigna, hors de portée. Sebastian essaya de le rattraper, mais sa conscience le trahit à ce moment-là. La dernière chose qu’il vit alors qu’il se faisait emporter était Ruvik qui sortait du sous-sol, la porte claquant derrière lui.
